Ce week end j’ai participé à mon premier salon d’art, à Bruxelles.
Le stand était cher, mais c’était l’occasion pour moi de montrer mon travail rapidement, après deux ans de pause.
J’avais mis mon activité d’artiste entre parenthèses, car j’avais perdu l’envie d’exposer. Il y avait des gens qui adoraient, et puis d’autres qui détestaient, et un jour j’ai saturé des critiques et des commentaires négatifs et j’ai dit Basta !
A l’époque, je ne savais pas encore que je créais ces situations pour une raison précise.

Quand j’ai réalisé ça il y a un mois et demi, j’ai décidé de retourner « sur scène » pour voir…
Voir comment j’allais vivre aujourd’hui ce rapport au public, comment j’allais échanger, partager et vendre mon travail.
J’avais envie d’investir en moi, d’y croire et de me donner les moyens d’y arriver.
J’étais assez sereine avec ce défi, car depuis ce choix tout s’enchaînait assez magiquement ; les éléments étaient clairement en ma faveur et tout s’alignait parfaitement pour me faciliter la vie : les matériaux sont « venus » à moi, la réservation de cet échange de maison hyper facile, trouver l’argent pour le stand, la création des œuvres, le séchage rapide, bref, d’une fluidité rare !

Du coup j’y suis allée ultra confiante !

Le montage du stand s’est fait très facilement, malgré des retouches à faire sur les tableaux fraîchement séchés… Et le lendemain, j’étais prête à tenir mon stand, avec excitation et curiosité !

Les premiers visiteurs sont arrivés, et au bout de quelques heures j’ai senti un malaise pointer son nez.
Je n’y ai pas prêté attention, je discutais avec mon voisin de stand. Et puis le soir, en rentrant de cette première après-midi, je réalisais que je n’avais parlé qu’à deux ou trois personnes… Et j’ai perçu l’indifférence des gens. Je me suis dit « Bon, t’es crevée, t’as pas bien dormi, demain tu seras plus en forme, arrête de voir le négatif, et concentre toi sur le positif ! »
Et puis j’ai remis en question mon accrochage, je me suis demandé si je n’allais pas aussi montrer mes aquarelles, pour diversifier l’offre…

Le lendemain matin, une belle surprise m’attendait ; ma voisine de derrière avait complété son stand de l’autre côté, et m’offrait la possibilité de remplir deux autres murs. Waouh ! Moi qui avait plein de choses à montrer, j’allais pouvoir montrer toutes mes « feuilles d’or » et toutes mes aquarelles !

Je me suis sentie drôlement chanceuse, vu le prix du mètre linéaire, c’est comme si j’avais gagné un autre stand !
Et puis la journée passait et toujours pas de « touches », pas d’échanges et peu de conversation avec les visiteurs.
Il n’y avait pas foule non plus, mais les autres autour de moi ont commencé à vendre.
…Et pas moi !
Je voyais les autres nouer des échanges, raconter leur travail, emballer leurs œuvres, et je me suis sentie soudain très lourde et très seule. J’ai eu la sensation d’être invisible, dans une autre dimension, pas vraiment là…

J’ai senti une vague de tristesse monter et s’emparer doucement de moi.
J’ai commencé à me mettre la pression, à penser à l’investissement, à me demander si j’avais bien fait de venir…
J’avais l’impression d’être un pot de fleur dans un supermarché, au milieu de gens indifférents.
Et là, une émotion est arrivée, un stress, LA pensée qu’il ne fallait surtout pas avoir !
« Que je soit là ou pas, tout le monde s’en fout !

Et si tout cela ne menait à rien ? »

J’ai vu défiler tous mes efforts : achat des matériaux, 1000€, location du stand 2000€, trajets multiples, frais de transport, toutes les personnes qui m’ont aidée à créer, à organiser, à garder les enfants, et si tout ces efforts n’étaient pas « récompensés » ?!

Je me suis soudain sentie bête d’avoir joué cette partie de poker. Car j’avais fait « tapis », et si je ne vendais rien pendant ce salon, et bien je n’aurai plus un seul centime !
Je m’étais enorgueillie de cette audace quelques jours avant, en riant de moi, et tout à coup je riais jaune.
Je n’avais pas imaginé une seconde que ce pût être un fiasco financier. Car j’ai toujours vendu des œuvres à chacune de mes expositions passées. J’étais fière de ma nouvelle série, donc je n’avais aucun doute là dessus !

Et puis Florent qui suivait l’aventure à distance, au courant de ma liquéfaction progressive, m’envoie ce message : « détends toi, va boire un coup, réjouis toi et tout ira bien »

Je sentais des larmes venir de mon ventre, crevée, bouillante, et je me suis dit, « ouais, allons boire un coup !»
J’ai laissé mon stand pour aller chercher une bière, mais je bloquais les larmes au niveau de mon plexus, pour ne pas éclater devant tout le monde. Hélas la bière ne m’avait pas détendue, au contraire. Et les larmes sont montées encore d’un cran.
Merde ! Je ne suis plus capable de tenir mon stand !!

Et là j’ai vu un poster de Jacques Brel qui était accroché à un mur. Je l’ai entendu me dire « Il faut, se planter, il faut se planter dans la vie, il faut arrêter d’être prudent ! »
Hop, les larmes sont montées encore d’un cran…

Je retourne vers mon emplacement et mon voisin voyant ma mine déconfite me propose de garder mon stand et que j’aille « me poser »….
J’ai juste eu le temps d’aller aux toilettes et j’ai éclaté en sanglots. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, ne faisant plus obstacle à ce raz de marée. J’ai eu l’impression de vomir mon âme, ma race… Tout ce qui était emprisonné depuis des années, de frustration, d’impression « de ne pas avoir de valeur », ou de ne pas « exister » est remonté à la surface. Une belle et extraordinaire purge émotionnelle de derrière les fagots!

Je n’était plus là dans ces toilettes, j’étais dans les couloirs du temps, à contacter la petite fille en moi qui sanglotait d’être niée, pas reconnue, pas aimée.

Traverser ce moment n’était pas vraiment douloureux, mais libérateur. Je suis restée là jusqu’à ce que ça passe. Je me suis sentie lavée, essorée, et puis à un moment prête à y retourner.

Et une fois à mon poste, plus rien n’avait d’importance. Je m’en foutais que ça plaise ou non, de vendre ou non.
J’ai regardé les gens différemment, et surtout je me sentais en paix avec moi même.

En paix d’avoir fait le maximum, d’avoir couru dans les magasins en dernière minute pour améliorer un panneau, changer une typo, avoir réimprimé mes cartes de visites. Fière d’avoir pensé à chaque détail, à avoir plusieurs appareils de paiements, des emballages à gogo…

Et une phrase est venue m’habiter subitement :
« La beauté est dans l’oeil de celui qui regarde »

Cette phrase ne m’a pas quittée, et j’ai cherché autour de moi la beauté.
Beauté des œuvres synthétiques fluos en 3D que les gens achetaient, beauté des visages, des expressions de dédain, d’admiration, des spectateurs. Des gens qui butinaient, s’imprégnaient et zappaient, des hésitations, des coups de cœur, des photos en douce…
Et j’étais pleine de gratitude envers moi même d’avoir fait ce choix fou d’être là.
Gratitude pour cette rencontre avec ce fondeur de bronze, cette fée belge, ces étudiants en Art…

Non, je n’ai rien vendu pendant ces 3 jours.
C’était parfois dur et intenable de tenir mon stand, et parfois léger et joyeux.

Si j’avais su que je ne vendrais rien, je ne serai pas venue.
Mais je n’aurai pas non plus libéré la petite fille dans les couloirs du temps.

J’ai créé ce « scénario » pour la libérer.
La valeur de cette libération est inestimable. Bien plus que tout ce que j’ai investi.
Ok je suis dans le « débit »…
Mais j’ai beaucoup donné et ouvert mon monde.

Ce « râteau » est en fait un cadeau déguisé en «échec»

Et le résultat est encore plus surprenant : J’ai encore plus envie de créer, d’exposer, et de tenter d’autres « coups » et d’autres « tapis » !
Je me sens aujourd’hui capable de risquer d’autres « râteaux » !

Je me sens « vaccinée », et surtout allégée de l’émotion verrouillée de la petite fille, ou l’artiste incomprise, car maintenant d’autres scénarios sont possibles…

Waouh !